Chronique

Une chronique littéraire de Bernard Magnier - Source CEC -

Deuxième livre publié par le Congolais Emmanuel Boundzéki Dongala, "Jazz et vin de palme" est un recueil de huit nouvelles qui, comme le suggère le titre, emprunte deux traces d’écriture : une inspiration «jazz» avec une évocation des Etats-Unis, de la vie et de l’œuvre de John Coltrane et un enracinement «vin de palme» avec une dénonciation de la dérive du système administratif, social et politique issu des indépendances africaines. Un recueil qui est l’un des textes les plus étudiés dans les collèges et les lycées du continent africain.

Les cinq premières nouvelles ont trait à la vie quotidienne congolaise et le nouvelliste y dénonce les errements des nouveaux pouvoirs en place dans l'Afrique indépendante au travers de quelques histoires exemplaires. Ainsi l’écrivain va t-il, tour à tour, conter comment l’un des premiers responsables politiques du pays perd ses titres et sa crédibilité pour avoir cru aux mystères de l'Afrique traditionnelle ("L'étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati") ; comment la perte d’une carte d'identité par les services administratifs donne lieu à des heures d'attente et d'insultes et un substantiel manque à gagner ("Une journée dans la vie d'Augustine Amaya") ; comment le pouvoir "socialiste scientifique" juge, condamne et fait disparaître les défenseurs du passé et des traditions ("Le procès du Père Likibi") ; ou bien encore, comment le meurtrier du "père fondateur de la nation" parvient à se réfugier dans un village dont les habitants ignorent son action, mais se retrouve, choisi comme otage, condamné à mort en laissant son crime inexpliqué ("L'homme")…

A ces cinq textes à la volonté politique assez explicitement exprimée, Emmanuel Dongala adjoint trois autres nouvelles qui constituent un regard sur les Etats-Unis, où il avait eu l’occasion de séjourner afin de poursuivre ses études scientifiques. Il y observe tout particulièrement la ville de New-York et son métro ("Mon métro fantôme"), mais c’est surtout l'oeuvre et la personnalité du saxophoniste John Coltrane qui vont être au coeur de deux de ses textes : "Jazz et vin de palme" (qui donne son titre au recueil) et «A love supreme» dans lequel Emmanuel Dongala, empruntant le titre de l'un des morceaux les plus célèbres du musicien, imagine sa rencontre avec le jazzman, tout en évoquant la mort de ce dernier. «A love supreme» a donné lieu à une adaptation à la scène très réussie recréant le cadre d’une boîte de jazz et réunissant un trio de musiciens jouant et écoutant le barman évoquer la vie et l’œuvre du musicien.

Ainsi, après une critique acerbe de la dérive du système administratif, social et politique, calqué sur un modèle occidental prétendument moderne et ne tenant aucun compte des traditions et de la culture, le nouvelliste entreprend, dans une sorte de rêve hommage, une évocation «musicale» des Etats-Unis qui est aussi un portrait de cette Amérique de l’exclusion, du racisme et de la lutte des Noirs pour la reconnaissance de leurs droits. Deux axes d’inspiration également présents dans l'écriture du nouvelliste qui, après avoir adopté un style réaliste dans le premier temps, tente de suivre l'inspiration coltranienne et de traduire le délire et les fièvres artificielles du jazzman.

Ecrit entre deux romans - "Un fusil dans la main, un poème dans la poche", en 1973, qui décrit l’engagement de trois hommes dans les maquis de l’Afrique australe et "Le Feu des origines", en 1987, qui plonge au cœur de l’époque coloniale, "Jazz et vin de palme" est un recueil original d'un auteur qui a toujours voulu éloigner sa création littéraire d'une conception exclusivement limitée à la seule géographie congolaise et aux seuls ressortissants du continent africain. Par la suite, Emmanuel Dongala a confirmé sa place parmi les meilleurs écrivains africains avec ses autres romans. En 1998, le romancier a proposé une relecture de l’histoire contemporaine d’un pays africain vu à travers le regard d’un jeune garçon avec Les petits garçons naissent aussi des étoiles, et, en 2002, avec Johnny Chien méchant, l’effroyable tragédie des enfants-soldats dans l’enfer des guerres.

Aujourd’hui, de nouveau aux Etats-Unis depuis que les conflits dans son pays l’ont contraint à l’exil, le romancier continue d’élaborer une œuvre rare, exigeante et attachante, qui ne cesse de rencontrer un public de plus en plus large de par le monde.