Chronique

Une chronique littéraire de Jean-Claude Kangomba - source: CEC -

Ce texte relate l'extraordinaire parcours d'un guinéen originaire de Bomboli, plus précisément de Pelli Foulayabé. Avant même sa naissance, un devin Bambara parcourra plus de mille km pour annoncer à son père qu'il lui naîtra un fils et que ce dernier sera placé sous la protection d'un Blanc, qui deviendra son second père. Dès lors, son destin s'accomplira et s'achèvera dans une contrée éloignée…

Effectivement, lorsque Addi Bâ -puisqu'il s'agit de lui- atteindra l'âge de douze ans, et conformément aux prédictions de l'oracle Bambara, son père l'offrira comme "fils" à Maurice Maréchal, "un homme originaire de Langeais en Tourraine et qui servait comme percepteur aux impôts de Conackry"[1]. Ce dernier prend bientôt sa retraite et rentre en France, amenant avec lui son "fils", âgé de treize ans.

Le récit démarre en lisière de la forêt des Vosges près du village Romaincourt, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un jour de septembre 1940, Un père et son fils tombent sur un "pauvre Nègre"[2] assoupi en pleine forêt, qu'ils prennent pour un espion Allemand. Ils s'éloignent rapidement. Mais le fils, Etienne Valdenaire, rappelle cette histoire devant Yolande, sa mère, qui prend immédiatement fait et cause pour ce Noir esseulé en plaine forêt et décide, contre l'avis de son mari, de lui porter secours. Très rapidement, ce Noir jovial et intrépide sera adopté par tout le village, et Yolande va progressivement le considérer comme son propre fils, de sorte qu'Addi Bâ ne l'appellera plus que "maman". Renseignements pris, il s'avère qu'Addi Bâ servait dans le 12e régiment des tirailleurs sénégalais : "Personne ne les a avertis de l'armistice. Ils ont donc continué à se battre jusqu'à épuisement de leurs munitions. C'est alors la débandade. Il se cache dans un wagon. Arrêté par les Allemands, il est caserné à Rebeval" (p. 66).

Addi Bâ s'évade de Rebeval quelques mois plus tard, raison pour laquelle il se retrouve en errance dans la forêt de Romaincourt. Mais très vite, avec la collaboration de plusieurs villageois, il monte un maquis fidèle à la "France de Londres". Ce qui lui vaudra l'appellation de "terroriste noir" dont l'affublent les Allemands.  Le Guinéen mène ainsi une double ou triple vie : "celle que tout le monde lui connaissait se déroulait entre le château et la mairie […]. Seulement, il y avait tout le reste qui se confondait avec la nuit, sa vie de don juan et celle de résistant" (p. 108). Mais un jour, trahi par on ne sait qui, il est arrêté par les Allemands et horriblement torturé. Condamné à mort le 3 décembre 1943, il sera fusillé le 18 du même mois. Il allait avoir 27 ans…

L'auteur de cet émouvant récit, Tierno Monénembo (de son vrai nom Thierno Saïdou Diallo) est guinéen, docteur en biochimie et lauréat du prix Renaudot en 2008. Il a fait une entrée fracassante en littérature avec son célèbre roman Les Crapauds-brousse[3] -une fable éclairante sur la dictature du président guinéen Sekou Touré-, dont l'influence narrative et stylistique est observable jusque chez Alain Mabanckou, notamment à travers sa fable du porc-épic.

Quant au récit, il est livré à la première personne par un témoin privilégié de la vie d'Addi Bâ, à l'époque du premier maquis des Vosges. Ce témoin, c'est Germaine Tergoresse qui, soixante plus tard, raconte l'épopée d'Addi Bâ au neveu de ce dernier, venu de Guinée pour l'inauguration d'une rue et d'une plaque à la mémoire de son oncle, dans le village de Romaincourt. Une reconnaissance quelque peu tardive, obtenue par les villageois au prix d'une mobilisation intransigeante et obstinée. A l'époque des faits, Germaine est une adolescente de 17 ans, qui côtoie régulièrement le "terroriste noir" car, c'est chez ses parents qu'il vient écouter la radio de Londres, se restaurer et faire blanchir sa garde-robe. La jeune fille est d'ailleurs fascinée par la personnalité de ce jeune Noir, dont elle a fini par tomber amoureuse.

A travers le récit de cette femme surgit, peu à peu, un décor et des destinées absolument hors du commun. Et d'abord le village : "Nous sommes à Romaincourt, monsieur, un pays de cent habitants où tout le monde est cousin même si on ne se parle plus depuis le siècle dernier. Un huis clos de mariages ratés et de conflits fonciers. Un réduit de jalousies, de méfiances et de suspicions où les hommes sont tous farouches et où les rancunes durent un siècle" (p. 76). Ensuite, la participation des Noirs africains à la libération de la France : "Nous ne savions rien de cette armée de fantômes. Nous ne savions pas qu'à quelques mètres de nos villages, ces gens-là mouraient ou devenaient fous dans des contrées hostiles et pour une cause qui ne les concernait même pas" (p. 66). Et enfin, l'incroyable sympathie qu'Addi Bâ a suscité dans toute la contrée, de part son courage, son honnêteté et sa bonne humeur : "Quand les allemands l'ont fusillé, nous n'avions pas perdu un nègre des colonies tombé ici en s'échappant des bois mais un frère, un cousin, un élément essentiel du clan, un même sang que nous. Ma mère fut sa mère, et mon père, le sien" (77).

Le style de Monénembo est éblouissant de virtuosité, avec des descriptions et une fraîcheur de langage qui renvoient irrésistiblement à la vie d'un village africain. Et cela, malgré un patois vosgien bien ancré dans le phrasé de Germaine, la narratrice. Ce texte est, avec Les crapauds-brousse, une des proses les plus réussies de la littérature francophone contemporaine. Il constitue, par ailleurs, un véritable sanctuaire dédié par Tierno Monénembo à la mémoire de ce grand résistant qu'a été le Guinéen Hady Bah, personnage historique dont l'auteur a découvert la biographie tout à fait par hasard, dans les colonnes d'un journal aujourd'hui disparu : l'Evénement du jeudi. A travers cet hommage rendu à Hady Bah, c'est au sacrifice -largement méconnu- de tous ceux qu'on a nommés "les tirailleurs sénégalais"[4]  que Tierno Monénembo entend étendre sa reconnaissance, tel qu'on peut le lire dans son exergue, emprunté à un poème de Léopold Sédar Senghor :

"On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu,

Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme".

[1] Tierno Monénembo, Le Terroriste noir, Paris, Seuil, 2012, p. 194.

[2] Ibidem, p. 12.

[3] Tierno Monénembo, Les Crapauds-brousse, Paris, Seuil, 1979.

[4] Sénégalais, ils ne l'étaient pas tous évidemment.