Chronique

Chronique littéraire de Jean-Claude Kangomba - source: CEC

Les Maquisards est, pour l'essentiel, un roman de facture historique[1] qui revient sur une période à la fois épique et controversée de l'histoire coloniale camerounaise. Hemley Boum entreprend, à la suite de tant d'autres publications sur la question, de raconter le combat politique de Ruben Um Nyobè, surnommé "Mpodol"[2], en faveur de l'indépendance du Cameroun.

Très tôt, le jeune homme inquiète déjà les autorités coloniales françaises, qui le décrivent comme "intelligent, qui cherche à acquérir par lui-même une culture supérieure" (p. 130). Il consacre "toute son activité à créer de nombreux syndicats réunis en une Union régionale dont il est le secrétaire général". Il est un des membres "les plus actifs du Mouvement Démocratique Camerounais". Enfin, il est tenu pour "dangereux".

Le pouvoir colonial va, dès lors, entreprendre tout ce qui est en son pouvoir pour briser et réduire à néant les initiatives sociales et politiques de Mpodol. La répression est si impitoyable que ses amis et lui sont obligés d'entrer en clandestinité, dans cette contrée du pays Bassa où le réseau de complicité tissé dans la population s'allie merveilleusement à celui de cette immense forêt équatoriale, impénétrable et hostile pour qui ne la connaît pas.

Um Nyobè, qui maîtrise parfaitement l'histoire du Cameroun, passe ses journées à sillonner la contrée pour expliquer aux populations du Cameroun l'imposture de la présence française sur leurs terres : "Le Cameroun n'est pas une colonie française, notre pays est sous la responsabilité des Nations Unies, la France et l'Angleterre n'en ont que la tutelle" (p. 116). En effet, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'Allemagne perd ses colonies au profit des Nations Unies, qui en confient le mandat aux deux pays européens, avec pour mission d'amener les Camerounais vers "la capacité à s'administrer eux-mêmes". Mais le pays est trop riche de potentialités économiques et les deux puissances occidentales n'ont plus l'intention de plier bagages si vite.

Malgré toutes les violences et les exactions infligées à son mouvement  et à ses adeptes, Mpodol s'obstine à mener une lutte non violente et fondée sur l'argumentation contre les prétextes et les textes de l'entreprise coloniale. Mais rapidement, il est débordé par les jeunes intrépides de son organisation, qui tiennent à rendre coup pour coup, face aux outrances de l'occupant. De déceptions en traîtrises, Mpodol finit par se livrer à l'ennemi afin d'épargner les populations. Il est massacré sur le champ. Son corps est coulé dans une chape de béton avant d'être enterré, afin qu'il ne serve à aucune initiative de mémoire… Voilà pour l'intrigue.

Mais cette trame historique n'aurait jamais été aussi haletante et aussi frémissante[3] si l'auteur ne l'avait magnifiée à travers un style lumineux, d'une extrême sensibilité, et avec une maîtrise narrative juste fabuleuse. Le récit se déploie en une saga nerveuse, fourmillant de personnages et d'évènements, traversant trois, voire quatre générations de nombreuses familles. Au point que l'auteur a cru nécessaire d'esquisser, à la page de garde, un arbre généalogique qui puisse permettre au lecteur, quelque peu distrait, de se repérer. La sécheresse comptable du récit historique se voit, de cette manière, complètement sublimée par la chaleur humaine que dégagent des personnages saisis au plus profond de leur intimité de pensée et de sentiments, ainsi que dans la fragilité et le désir de leur corps meurtris. Défile alors devant nos yeux éblouis l'histoire tragique d'Amos Manguele, mari de Christine Manguele, femme qu'il a épousée par devoir, parce que tombée enceinte de lui. Du moins le croit-il car, en réalité, c'est le propre père de Christine qui a été à la manœuvre pour chacune de ses cinq filles… Amos Manguele se console dans les bras d'Esta, son amie d'enfance, une belle métisse fruit du viol de Jeannette Mbondo Njee par Pierre Gérard, un colon abject et pédophile, qui s'arroge le droit de cuissage sur toutes les filles pubères de son voisinage. Amos mourra comme son ami et complice Mpodol, sous les balles enragées de l'armée coloniale…

Mais le style d'Hemley Boum n'est jamais aussi magique que dans l'esquisse des portraits féminins. Ce sont des véritables moments de grâce que ces figures féminines attachantes, surgies de la plume de l'auteur avec une rare maîtrise du trait et du ton. C'est alors la liberté et l'indépendance d'esprit de Thérèse Nyemb, la sœur d'Amos Manguele qui, lors d'un différent, dira à sa belle-famille : "Une femme n'est pas un vêtement que vous abandonnez dans un coin pour le reprendre quand bon vous semble. Moi je ne suis pas ce type de femme. De cela, mes filles se souviendront" (p. 36). C'est le visage farouche et déterminé d'Esta Ngo Mbondo Njee, surnommée la Lionne, qui finira par faire tomber son géniteur Pierre Gall pour pédophilie. Sans parler de sa fille Likak qui, en rejoignant le maquis de Mpodol, s'exposera de cette manière à la perte de tous les êtres chers de sa vie… C'est enfin une autre figure féminine, la sœur Marie-Bernard, qui nuancera la haine portée à sa race par les autochtones en se mettant à leur service à travers sa complicité avec Esta et à travers les soins médicaux qu'elle leur prodigue avec générosité.

Si ce roman peut être lu comme une saga, c'est d'abord la saga de la douleur, du courage et de la dignité. Une véritable leçon de vie !

Hemley Boum est une auteure camerounaise née en 1973 à Douala. Elle fait des études de commerce et de marketing en France, travaille un moment dans son pays natal, puis parcourt différents pays africains à la suite de son mari. Son premier roman, Le clan des femmes, est publié en 2010. Il est immédiatement salué par la critique comme révélateur d'un style singulier, et déjà mûr. Son second roman, Si d'aimer… est lauréat du Prix Ivoire 2013. Quant au texte dont question ici, il est une parfaite illustration de cette maturité du style et du talent indéniable d'Hemley Boum comme conteuse. Il n'est donc pas étonnant que le Grand prix de l'Afrique noire lui ait été attribué.






[1] L'auteur a poussé le scrupule jusqu'à citer quelques sources en fin de texte.




[2] "Porte-parole" (p. 113).




[3] Après tout, la lutte de Mpodol fait partie du patrimoine national camerounais. Elle est donc assez notoire.