Chronique: Vie et aventures de Saint Nsaku

Une chronique littéraire d'Abdourahman Waberi - source: CEC -

J’ai fait la connaissance de Wilfried N’Sondé en 2006 à Berlin où j’étais en résidence d’écriture pour toute une année, quelques mois avant la parution de son magnifique premier roman Le cœur des enfants léopard (2007, Actes Sud), couronné par le Prix Senghor du premier roman francophone et le Prix des Cinq Continents de la francophonie. Depuis cette date je suis attentivement les traces de l’auteur. J’ai lu, avec délectation, les trois autres romans de bonne facture, toujours aux éditions Actes Sud Le silence des esprits (2009), Fleur de béton (2012) et Berlinoise (2015). J’en ai rendu compte dans les pages du Monde ou dans les colonnes du Yale French Studies. A l’occasion de la Coupe du Monde, je lui avais passé commande d’une nouvelle sur le football publiée dans mon recueil collectif Les Enfants de la balle (Jean-Claude Lattès, 2010). Tout cela pour vous dire que je fais partie de ceux, nombreux, qui attendaient impatiemment le cinquième roman du natif de Brazzaville.

Le 3 janvier 2018, Un océan, deux mers, trois continents est publié chez le même éditeur. Si son précédent roman, Berlinoise, était une histoire d’amour, subtile et solaire, il ne fait pas de doute que Wilfried N’Sondé nous offre cette fois son roman le plus ambitieux et le plus mature.

Tout commence ici par un étrange objet de curiosité, un buste en marbre noir que les badauds et les pèlerins peuvent admirer aujourd’hui au cœur de la Basilique Sainte-Marie Majeure à Rome. A la demande du Pape Paul V, un Africain mort le 6 janvier 1608, a été enseveli dans la Basilique. Il nous reste, pour seule trace de son passage sur la terre des hommes, que le fameux buste en marbre noir réalisé, à son effigie, par l’artiste Francesco Caporale. Nous voilà, amis lecteurs et amies lectrices, rivés à ce roman. Qui était cet homme prodigieux ? Il s’appelle Nsaku Ne Vunda et est né vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. L’orphelin élevé dans le respect des ancêtres et des traditions est éduqué par les missionnaires et baptisé Dom Antonio Manuel le jour de son ordination. Prêtre humble et dévoué, sa vie bascule lorsqu’en 1804 le roi du Kongo, Alvaro II, décide de l’envoyer à Rome comme son ambassadeur auprès du Pape Paul V. Toutes les conditions sont réunies par la Providence pour nous plonger dans un grand roman d’aventure doublé d’un récit de formation. Encore faut-il bien doser tous les ingrédients, et maîtriser l’art du conteur qui sait aménager le suspense, habiter ses personnages, fouetter leur sang, faire pleurer dans les chaumières sans pour autant lâcher dans la nature la grande fresque historique et les vertus morales que savent défendre les grands romanciers. Littéralement habité par son héros et par les mânes du royaume Kongo, Wilfried N’Sondé mène son affaire avec brio.  Qui aime châtie bien, le narrateur ne saurait pas passer sous silence la faiblesse des siens : "Comme leur nombre augmentait, au XIIIe siècle les Bakongos crurent opportun de créer un royaume, et ils se choisirent un roi, moins pour les diriger que pour se doter d'une instance de conseil qui assumerait la fonction de juge des conflits. Ils confièrent cette charge au plus juste, modeste et réservé d'entre eux. Délimité par le fleuve au nord, l'océan à l'ouest et des frontières floues au sud et à l'est, notre royaume s'établit en garantissant à chacun la liberté de s'installer partout à son aise… Des liens d'allégeance et de dépendance entre les uns et les autres virent lentement le jour, des différences inhérentes à la naissance de chacun, et même si les femmes et les hommes ainsi offerts restaient des êtres humains à part entière, leur statut dans la société demeurait inférieur. Ce furent les débuts de l'esclavage en pays kongo". S’il se jette dans l’aventure, ce n’est pas pour le goût du risque mais bel et bien pour crier sa rage contre l’esclavagisme, mieux pour mettre un terme à cette pratique inacceptable à ses yeux.

Une force obscure poussant Dom Antonio Manuel dans le dos, les quatre dernières années de sa vie sont un périple tortueux et torturant. Personne ne mérite davantage notre admiration que ce prélat. Tout sa vie, Dom Antonio Manuel a incarné l’attribut aujourd’hui galvaudé de belle personne. Monté contre gré à bord d’un bateau négrier, il vit de près le martyre des esclaves, ensuite se retrouve au Brésil, repart sur l’océan en direction du Portugal, manque de perdre sa vie lors d’une attaque de pirates, parvient à rejoindre Lisbonne, traverse l’Espagne réduite en ruines par l’Inquisition. Quand il arrive à Rome, il ne tient plus debout. A vous amis lecteurs et amies lectrices de découvrir la fin de l’aventure. A vous de goûter toute la saveur poétique et la sève spirituelle que recèle la magnifique plume de Wilfried N’Sondé.  A vous de rêver, comme moi, de l’adaptation filmique avec un Idris Elba portant la soutane de Nsaku Ne Vunda.

Pour propager davantage le bonheur que j’ai eu en lisant ce roman envoûtant, il me plaît de citer les mots de mon collègue Sami Tchak qui suit religieusement tout ce qui se publie sous nos latitudes. Au sujet d’Un océan, deux mers, trois continents, dans les pages d’Africultures, il disait ceci : « un grand roman, fortement ancré dans les ombres et lumières d’une civilisation, d’une époque, au cœur de l’histoire d’un peuple, porté par le destin singulier d’un homme, un passé rendu avec une exceptionnelle justesse que cela en devient une fine autopsie du présent, tout en étant l’écho inéluctable du futur, car il s’agit surtout de l’humain ».