Chronique - Pointe noire, mon amour

Une chronique littéraire de Abdourahman Waberi - source: CEC

Tous les ans ou presque, le poète, romancier et essayiste  Alain Mabanckou offre à son public étoffé un nouvel ouvrage. Dans le précédent, Le monde est mon langage (Grasset, 2016), il lui importait de rendre hommage aux autres qui l’ont nourri depuis les années de collège jusqu’à son passage et son enseignement au Collège de France en 2016. Comme l’ensemble de son œuvre, j’ai lu et apprécié Le monde est mon langage, un essai engageant et vagabond dans lequel le professeur de l’université de Californie à Los Angeles se livre à un chaleureux exercice d’admiration en rendant hommage, entre autres personnalités, à Aminata Sow Fall, Jean-Marie Le Clézio, Édouard Glissant ou encore Dany Laferrière.

Tel Ulysse de retour à Ithaque, Alain Mabanckou est de nouveau à Pointe-Noire avec un nouvel opus au titre énigmatique : Les cigognes sont immortelles. Oubliés les adieux couchés en 2013 dans les plis de Lumières de Pointe-Noire : « Cette ville et moi, nous sommes en union libre, elle est ma concubine, et cette fois je semble lui dire adieu » . Il faut nous souligner ce ‘semble’ et sentir le combat sourd qui se joue entre l’auteur et le terreau de sa création. D’adieu, il n’est plus question. De retour, oui.

En 2015, nous avons savouré aussi Petit Piment. Nous avons tant marché et couru dans la deuxième ville du petit Congo que nous avons désormais la sensation de la connaître et voire la reconnaître comme on reconnaît un premier amour perdu de vue. Les quartiers (Voungou, Tiétié, Rex, Loango...), l’hôpital Adolphe-Cissé, le collège Les Trois-Glorieuses, la rivière Tchinouka nous paraissaient familiers. Et que dire des personnages ? Ils sont si attachants qu’ils semblent faire partie de notre famille. On suit les tribulations de Michel, l’alter ego de l’auteur. Dans Les cigognes sont immortelles, nous retrouvons avec joie la petite famille. Maman Pauline tout en emportements et tremblements. Papa Roger, son tabac, sa bouteille de gros rouge, sa radio Grundig, sa palabre et ses ruminations qui intriguent son fils adoptif. La petite famille est heureuse. Elle a juste ce qu’il faut pour manger et boire. Et un toit sur la tête, ou plus exactement une maison en bois et en tôle d’aluminium - une maison "en attendant" dans le langage agile et imagé des Congolais de Pointe-Noire. Bon an mal an, le produit du commerce de Maman Pauline nourrit la famille ; le salaire de Papa Roger barre les imprévus et la vie suit son cours. Et Michel de s’adonner à son activité préférée : la rêverie. En compagnie de Michel, on fait le tour du quartier.

Voici la boutique Au cas par cas de Mâ Moubobi, située à deux pas de l’avenue de l’indépendance. Elle n’est pas bien rangée, c’est tout petit, ça sent le poisson salé et la pâte d’arachide. Les prix ne sont pas fixés pour de bon, ça dépend de si vous connaissez ou pas Mâ Moubobi, voilà pourquoi la boutique s’appelle Au cas par cas...Papa Roger et Maman Pauline connaissent Mâ Moubobi. Moi Michel je la connais aussi: elle me voit chaque semaine dans son magasin, et j’ai été à l’école primaire avec Olivier Moubobi qui est son seul enfant, comme moi je suis le seul enfant de Maman Pauline. On se moquait trop de lui parce qu’il était sans cesse en retard et que le maître lui demandait de se mettre à genoux dans un coin pendant au moins une heure. Quand il regagnait sa place il dormait, et, au moment où il ronflait, le maître le prenait par l’oreille, l’entraînait encore dans un coin, où il restait à genoux jusqu’à la fin de la classe. Pour qu’on arrête de se moquer de lui, Mâ Moubobi l’avait retiré définitivement de l’école. Avant çà elle avait provoqué une pagaille dans l’établissement. Elle avait insulté tout le monde, y compris le directeur. Avec son fils, ils balançaient des pierres partout, et nous courions à gauche et à droite pour éviter d’en recevoir dans la figure, et finir aux urgences de l’hôpital Adolphe-Cissé.

Mais voilà la grande Histoire qui vient frapper de plein fouet le train-train quotidien. Le mois de mars 1977 est, on le sait désormais, marqué d’une pierre blanche dans le calendrier de la jeune nation congolaise. L’insouciance de Michel disparaît progressivement, l’inquiétude et l’angoisse sont désormais ses vigies. Le camarade président Marien Ngouabi vient d’être brutalement assassiné à Brazzaville, un comité révolutionnaire opaque et sourcilleux s’est emparé du pouvoir. Voilà venu le temps du mensonge pour le jeune protagoniste. Partant d'un univers familial, Alain Mabanckou élargit vite le cercle et nous fait entrer dans la grande fresque du colonialisme, de la décolonisation et des impasses du continent africain, dont le Congo est ici la métaphore puissante et douloureuse. Mêlant l'intimisme et la tragédie politique, Mabanckou ausculte l'âme humaine à travers le regard naïf d'un adolescent qui doit apprendre la vie et son prix. Le coup d’état fracasse des vies par milliers. Disparitions. Purges à caractère ethnique. Et voilà, ô malheur, que Mboua Mabé, le chien adoré de Michel, disparaît à son tour. La détresse de l’enfant s’ajoute à la crainte et la méfiance des adultes. Le roman tient en trois jours. Ces trois jours, Alain Mabanckou les raconte à hauteur d'adolescent.

Je rejoins Papa Roger sous le manguier. Il ne voit pas que j’ai déposé sa bouteille de vin juste à côté. J’écoute avec lui ce que raconte La Voix de la Révolution congolaise. C’est une radio qui est tout le temps hors sujet: au lieu de parler en long et en large de la mort du camarade président Marien Ngouabi et de dire aussi quelque chose sur le capitaine Kimbouala-Nkaya, elle annonce les nouvelles de l’étranger. Elle dit qu’en France on vient d’élire un nouveau maire de la ville de Paris, et que le monsieur s’appelle Jacques Chirac. Il parait que c’est un homme bien, intelligent, que c’est grâce à lui que le président actuel des Français, Valéry Giscard d’Estaing, est devenu président. Pour le remercier, ce président l’avait bombardé Premier ministre en 1974. Mais ce Chirac, n’est resté Premier ministre que pendant deux ans, il avait ses propres plans comme tous gens intelligents de sa catégorie. […].

Vers la fin du roman, l’auteur offre à ses lecteurs la clef pour percer son titre mystérieux. Les cigognes sont immortelles est le roman le plus politique de son œuvre. Avec tact et doigté, Alain Mabanckou prend rendez-vous avec l’histoire.