Voyons voir dans les ombres d’un couple

Chronique littéraire de Sami Tchak - source: CEC -

Jamaica Kincaid, pseudonyme d’Elaine Potter Richardson, la romancière étasunienne originaire d’Antigua, une minuscule île caribéenne, a publié en 2013 See Now Then, son dernier roman en date, traduit en français sous le titre de Voyons voir par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, pour les éditions de l’Olivier (2016). Dès les premières phrases de Voyons voir, on a déjà tous les éléments récurrents de l’univers de cet écrivain exceptionnel : le style, surtout le style, et cette sorte de mythologie familiale (parmi ces textes, il y a, par exemple, sur le père, Mr. Potter, sur la mère, Autobiographie de ma mère, sur le frère, Mon frère…) Ici, dans Voyons voir donc, c’est le couple, celui de l’auteur, disons la mort du couple, qui sert de support à un texte incantatoire, où les éléments autobiographiques aisément identifiables rendent encore plus perceptible la puissance de la fiction. L’univers cousu d’éléments ordinaires installe d’entrée une atmosphère faussement familière, où le lecteur pourrait avoir l’impression d’entrer dans son propre monde, avant, sans doute de revenir à l’évidence : il est propulsé dans le monde singulier d’un écrivain. Pour mieux rendre compte des textes de Jamaica KIncaid, il est préférable de les faire entendre, de les faire se dire eux-mêmes. Alors, en illustration de ce que nous venons de dire, citons les trois premières de Voyons voir (qui ne font pas partie des plus longues de ce romans) : « Voyons voir la chère Mrs. Sweet qui habitait avec son mari Mr. Sweet et leurs deux enfants, la belle Persephone et le jeune Heracles, la maison dite Shirley Jackson, dans un petit village de Nouvelle-Angleterre. La maison, la maison dite Shirley Jackson, se dressait sur une colline, et par la fenêtre Mrs. Sweet avait vue en contrebas sur les eaux rugissantes de la rivière Paran qui se précipitaient furieusement et à toute vitesse hors du lac, un lac artificiel, appelé lui aussi Paran ; et levant les yeux, elle voyait autour d’elle les montagnes appelées Bald et Hale et Anthony, appartenant à la chaîne de Green Mountain ; et elle voyait la caserne des pompiers où il lui arrivait d’assister à des réunions de citoyens et d’entendre son représentant au gouvernement dire des choses qui risquaient de l’affecter gravement elle-même mais aussi le bien-être de sa famille ou de voir des pompiers sortir les véhicules d’incendie pour les démonter en diverses pièces détachées et les remonter et puis astiquer tous les véhicules et puis leur faire parcourir les rues du village dans un grand tohu-bohu avant de les remiser dans la caserne et ils rappelaient à Mrs. Sweet le jeune Heracles, car il faisait souvent ce genre de choses avec ses petites voitures de pompiers ; mais pour l’heure alors que Mrs. Sweet était en train de regarder par une fenêtre de la maison dite Sherley Jackson, son fils avait cessé de le faire. Par cette fenêtre encore, elle voyait où vivait l’homme qui avait inventé la photographie en accéléré mais qui était mort désormais ; elle voyait la maison, la Maison Jaune, que Homer avait restaurée avec tant de soin et d’amour, ponçant les planchers, peignant les murs, remplaçant la tuyauterie, tout cela pendant l’été précédant cet affreux automne où il était allé à la chasse et où après avoir abattu avec son arc et une flèche le plus gros daim qu’il eût jamais abattu, il mourut subitement tandis qu’il essayait de le charger à l’arrière de son pick-up » (pp. 9-10).

Cette longue citation, les trois premières phrases, donne une idée, une certaine idée de la prose en général de Jamaica Kincaid, et en particulier de celle dont elle use ici pour Voyons voir, un roman qui, comme d’ailleurs tous ses autres livres, ne se prête pas à un résumé linéaire, tant, surtout ici, il s’agit d’une sorte de voyage en rond à l’intérieur du passé de Mrs. Sweet, une femme de condition assez modeste, on pourrait même dire de basse extraction, Mr. Sweet, un homme issu d’une famille fortunée, compositeur, a, contre l’avis des siens, épousée, à l’intérieur aussi du passé de cet homme, du passé de leur couple, que le jeu des réminiscences permet d’entremêler avec le présent, tout cela offrant au lecteur à vivre, à revivre les ombres d’une vie conjugale, la vie des Sweet, à voir mis en relief une sorte d’enfer où l’amour d’une mère pour son fils et pour sa fille s’exprime dans les menus gestes du quotidien, où un homme et une femme qui s’étaient aimés, ne s’aimaient plus, deviennent l’un pour l’autre le miroir où se reflète le temps passé et en train de passer rappelaient, où surtout s’inscrit comme une banale évidence : il y a la vie telle qu’on l’a imaginée, telle qu’on l’a rêvée, et la vie qu’on finit par mener.

Une phrase, une seule, mais une phrase de Kincaid, c’est souvent un paragraphe, suffirait à donner une idée précise de la complexité des sentiments et des émotions, de la réalité intime, que l’auteur compose dans Voyons voir. Une phrase, une seule, celle-ci, par exemple, car elle n’est pas seulement longue, mais surtout, elle dit l’essentiel du contenu de Voyons voir : « Mais une vie, une vie réelle, une vie dans son déroulement, n’est jamais telle qu’on l’a imaginée : voilà ce que se disait Mrs. Sweet, tandis qu’elle emplissait une malle de vêtements pour le jeune Heracles (son fils) qui s’apprêtait alors à partir pour un stage de golf avec son ami, le tout aussi jeune Will Atlas, et elle repassait par l’esprit la scène pendant laquelle Mr. Sweet (son mari) lui disait, ma foi, je sais que tu fais énormément d’efforts, mais j’en aime une autre et je ne renoncerai pas à elle, car elle me fait me sentir tel que je suis vraiment, moi-même, qui je suis en réalité, je suis amoureux d’une femme originaire d’une culture et d’un climat très différents de ceux dont tu es venue et elle est d’une nature très suave, tout à fait comme moi, et elle joue tous les Brahms, tous les morceaux pour quatre mains alors qu’elle n’en a que deux comme tout le monde, et elle est jeune et belle et peut porter des enfants qui sont beaux et doux de nature comme moi et qui n’auront jamais besoin de Ritaline ; alors Mrs. Sweet, alors, c’est-à-dire pendant que Mr. Sweet disait tous ces mots qui formaient des phrases et avaient un sens et pourtant n’en avaient aucun, car ce petit homme vêtu d’un pantalon de velours côtelé d’une veste de laine à carreaux comme en portent les gentlemen de l’Angleterre rurale pour aller à la chasse brisant par ces mots le tendre cœur de Mrs. Sweet qui ne pouvait rien avoir à faire avec pareille personne, mais tout de même cet homme ainsi vêtu était son époux, Mr. Sweet – et alors, donc, précisément alors, elle comprit toutes les petites scènes qui s’étaient produites avant : en janvier, quand elle souffrait le plus de l’absence de chaleur due à l’affaiblissement du soleil, Mr. Sweet avait pris des leçons de danse de salon et elle avait eu envie de se joindre à lui dans cette activité attrayante et quand elle l’avait suggéré, il avait été pris d’une telle rage qui pouvait donner à penser qu’il allait larguer une bombe atomique sur une petite nation d’une île de l’océan Pacifique mais ensuite s’était calmé et lui avait dit, poliment avec un sourire, mais non, tu ne peux pas parce que Danny et Susan, et après pour Mrs. Sweet tous les mots qui composaient le reste de cette phrase avaient disparu, car il y avait la belle Persephone (sa fille) qui avait besoin qu’on lui envoie toutes sortes de choses pendant qu’elle séjournait à Eisner Camp ou était pensionnaire à St. Mark’s School ou simplement en résidence d’été quelque part, et puis il y avait les factures à payer pour l’entretien de la maison, qui était la maison dite Shirley Jackson, du moins était-ce ainsi que l’appelaient tous ceux qui vivaient dans ce village, qui s’étendait sur les deux rives de la rivière appelée Paran » (pp. 174-175).

Mrs. Sweet, qu’en réalité son mari n’avait jamais aimée, que sa propre fille Persephone, qu’elle aime moins que son fils Heracles, hait, au point de vouloir la tuer, que son mari hait, que son fils n’aime pas tant que ça, sinon d’un amour distant (il la trouve ridicule), Mrs. Sweet, qui est la voix dominante de ce roman, se retrouve, par ses réflexions, par ses souvenirs, comme dans un navire en plein naufrage, mais à ce drame, qui se joue, elle donne une beauté, la beauté qui se situe par-delà les blessures intimes, par-delà l’envers de la vie telle qu’on l’imagine : la beauté artistique, celle qui ne fait défaut à aucun livre de Jamaica Kincaid. Car, Jamaica Kincaid fait partie de ces grands stylistes qui nous proposent, en une musique d’une grande originalité, les notes universelles de la condition humaine, à partir de contextes particuliers, à partir, souvent, de l’ordinaire.