Chronique

Aviez-vous pris le Tram 83 ? Initiez-vous maintenant à La danse du vilain !
Chronique de Sami Tchak - source: CEC

En 2014, Fiston Mwanza Mujila publiait en France son premier roman, Tram 83, remarquable et remarqué, traduit, dans plusieurs pays du monde. Mais avant le Tram 83, l'auteur avait déjà une vie d'écrivain grâce au théâtre et à la poésie (publications parfois bilingues : français et allemand). Six ans se sont écoulés (il est resté toujours actif par des publications - poésie, théâtre... - et par la scène), avant qu'il ne nous offre La danse du vilain, deuxième roman qui, disons-le tout de suite, est une réussite. Fiston Mwanza Mujila a réussi à se renouveler merveilleusement tout en conservant ce qui fait sa singularité : une langue qui chante et un don d'élever des personnes humbles, les enfants de la rue notamment, à la dignité de héros universels, avec des paroles et des actes qui s'inscrivent au-delà de leurs préoccupations pour la survie.

Dans La danse du vilain, nous voyageons (la littérature est toujours un voyage spirituel), dans les mines de l'Angola en guerre, où affluent des Zaïrois pour exploiter le diamant, et au Zaïre, où, depuis l'univers si riche des enfants de la rue, à Lubumbashi, s'écrit la fin du règne du maréchal Mobutu. Contexte : « La guerre civile angolaise avait été un véritable fonds de commerce pour de nombreux Zaïrois. D'habitude c'est l'argent qui hait et qui fuit l'être humain mais avec la guerre civile angolaise, les Zaïrois s'étaient tellement engraissés sur les diamants d'autrui qu'ils commençaient à détester et à fuir leur propre richesse », p.  203. Et dans cet univers angolais, un personnage : la Madone, oui, Tshiamuena, femme âgée de plusieurs siècles, avec plus d'une vie, dont une japonaise (comme elle aurait pu en avoir cent sur la lune ou au Pérou...). Un être à part, bien à part : « Ah ! la Madone, Tshiamuena, une femme remarquable ! Tous les Zaïrois ayant forgé leurs premières armes en Angola auraient pu témoigner pour elle, même avec le fusil sur la tempe. La Madone des mines de Cafunfu n'était sûrement pas de la même viande que nous autres égarés pendant des siècles dans les mines alluvionnaires de l'Angola. C'était une merveilleuse personne. Oasis dans le désert du Kalahari. Eau potable. Terre-Mère. Gardienne du Temple. Chemin de fer dans la broussaille de nos rêves écornés. Déesse de la Mangeaille. Fleuve Zaïre en miniature... », p. 15. Cette femme hors des limites ordinaires de l'humain incarne une forme de bonté, de vertu, en même temps qu'elle déroute par sa capacité à lire, comme un livre transparent, tout ce que chaque personne qui l'approche, porte en elle comme poids de l'existence. Ce que comprendra, peut-être à ses dépens, l'écrivain autrichien Franz qui, allé à elle pour devenir son biographe, s'entend plutôt raconter toute sa vie, tout ce qu'il cachait dans son âme.

La Madone est un moment éblouissant de littérature, un personnage qui attire par sa très grande différence et nous happe parce que, quelque part dans ses nombreuses anfractuosités, nous nous reconnaissons. Elle est suffisamment complexe pour être à la fois elle, singularité irréductible, et nous, universalité plausible.

Elle seule aurait fait roman, mais, ainsi, nous aurions perdu l'autre face bouillonnante de La danse du vilain, là où elle a lieu, dans cette ville natale de l'auteur, Lubumbashi, dans cette ville-monde, où le bar Le Mambo accueille divers personnages, alliés et/ou adversaires, dans un climat de fête de fin de monde. Mais entre l'univers des mines de diamants en Angola et le théâtre politique de Lubumbashi, l'écrivain autrichien Franz fait le lien, lui qui a d'abord rencontré La Madonne, avant de devenir un activiste politique au Zaïre pour participer à des actions subversives, peindre en rouge les façades des commissariats, par exemple, dans cette ville, Lubumbashi, où M. Guillaume, membre important des services secrets du maréchal Mobutu, traque les ennemis politiques, en élimine certains physiquement.  Dans l'univers de Lubumbashi, c'est Sanza, jeune homme parti de sa maison pour habiter la rue, où régnait déjà le très romanesque Ngungi, qui nous servira de fil conducteur. C'est un monde qui s'effondre, celui du maréchal, surtout avec l'arrivée des rebelles, le monde de toutes les métamorphoses possibles.

Il y a tellement à dire, et il ne faut pas trop en dire, c'est au lecteur d'aller lui-même au Mambo pour danser La danse du vilain.

Fiston Mwanza Mujila, c'est surtout une langue, la musique d'une langue. Il faut l'entendre, cette langue. Écoutons-la donc : « Ils avaient la trogne d'un gars qui a bossé durant deux ans tous les jours – y compris le samedi et le dimanche – et qui prenait ses vacances pour la première fois. Le visage d'un détenu relâché le jour même après des années de taule et qui se promenait à l'air libre. La trogne et la démarche des Zaïrois nés en hiver en Europe qui séjournaient dans leur pays d'origine pour la première fois à l'âge adulte et faisaient du porte-à-porte pour saluer le grand-père matrilinéaire, la cousine éloignée de la mère, l'avant-cadet des oncles ou la cadette du côté paternel dont ils ne connaissaient que la voix et la photo. Ils avaient la trogne et ce sentiment aigre-doux propre aux exilés qui retournent dans leur pays à la chute d'une dictature ou même d'une guerre civile. Ils avaient la trogne des gens qui regagnent leur bourgade après des bombardements intenses et qui se doivent d'affronter un univers familier qui n'est déjà plus le leur. Ces gens sont presque fascinés par le gâchis. Ils avancent à pas lents au beau milieu des ruines, des carrioles soufflées par les flammes, des immeubles accroupis, des rues jonchées de toutes sortes de bricoles et dans ces merveilleux décombres sont interpellés par un détail – souvent insignifiant -, qu'il s'agisse d'un billet à moitié brûlé, d'un cartable d'écolier, d'un escarpin de femme, de la canne du boulanger, d'un écran de téléviseur...  », pp. 166-167.

Comme nombre des vrais créateurs en littérature, Fiston Mwanza Mujila est capable d'écrire un livre poignant avec rien du tout et tout de rien à la fois, il ne raconte aucune histoire particulière et raconte des histoires dont chacune est singulière. Il ne maudit aucun de ses personnages, il les bénit tous à la fois, puissants, faibles, petits, grands, femmes, hommes..., de sa langue qui frise parfois, dans son jeu avec le trivial, le miracle. On n'a pas besoin d'aimer ce qu'il écrit pour s'imprégner durablement de l'humaine condition telle qu'il la peint, à sa manière bien à lui, à l'intérieur de monographies, dirais-je, existentielles et de lieux, qui, se tournant parfois le dos, s'emboîtent en vérité dans une sorte d'orgie verbale maîtrisée, diffractée, avec des fêlures où chacun de nous peut insérer tout le tintamarre de sa propre existence silencieuse. Fiston Mwanza Mujila fait de ses livres une véritable fête où l'ombre et la lumière, le rire et la larme, prennent place à la même table sans mettre un couteau de discorde entre eux, car, mieux que nous, ils savent, l'ombre et la lumière, le rire et la larme, que la vie est un TOUT, pas un magasin où on entre choisir ce qui nous sied...

Pour finir, approprions-nous, si ce n'est pas encore fait, de quelques-unes des références littéraires de l'auteur (ses filiations), qu'il prête au personnage si riche de M. Guillaume, agent des services secrets du maréchal, homme à l'esprit raffiné et chargé des actions peut-être indispensables pour une dictature aux abois mais sans doute peu nobles  : «  Voyager permet à l'homme (dit M. Guillaume) de se mesurer et de se confronter à ses semblables, à leurs us et coutumes, pensées, cultures, manières d'être, de vivre, de boire, de manger et de jouir. Mon tout premier passeport c'était la littérature. Mon père était un simple valet de chambre et j'en suis fier. Toute sa vie durant, il avait bossé chez des Portugais, des Belges, des Français... Il rentrait presque toujours avec des livres. Et moi, comme un con, je lisais et je lisais. Je lisais pour me défenestrer de la misère dans laquelle la famille était engoncée. (…) Il se créa en moi un désir – ardent et incontrôlable – pour les littératures d'Europe centrale et celle de l'Est : Rilke, Kafka, Ingeborg Bachmann, Paul Celan, Josip Murn, Canetti, Wolfgang Borchert, Dragotin Kette, Kosovel, ah ! Kosovel, Kosovel, du sublime à l'état pur. Tout chez lui est une architecture du regret », p. 192.

Vous l'avez compris, La danse du vilain, c'est aussi, au fil des chapitres, en filigrane, une histoire de filiation littéraire, car ce roman est ce que j'appelle un texte à la fois fécondé (bien nourri par d'autres textes) et fécondant (qui pourrait ouvrir des perspectives aux lecteurs qui écrivent déjà ou rêvent de le faire).

Maintenant, à vos pas !