Extrait




“Epilogue”, pages 378-379
 

 
“Depuis un moment Béatrice allait et venait d’une pièce à l’autre comme une panthère en cage. En entendant les derniers mots de l’inspecteur du travail, elle se précipita sur lui:
 

 
- C’est ça, toi aussi, tu nous lâches ! Tu es bien pressé de nous voir partir, jetés en pâture aux Nègres. Ils ont gagné, et comme ça vous fait fait mal au ventre, vous vous payez sur nous ! Ce dépôt, c’est nous qui l’avons fait. Qu’il pleuve ou qu’il vente, même s’il faisait du 45 à l’ombre, Isnard était au boulot. Et les gars le connaissaient, ils l’aimaient bien. Parfaitement, ils l’aimaient bien, même les boys !
 

 
Comme une folle elle se rua vers la cuisine et revint en traînant par le poignet la bonne qui se dégagea en roulant des yeux effarés.
 

 
-Tiens, dis-leur, toi, dis-leur que tu nous aimais bien, dis-leur que tu aimais bien Monsieur. Mais dis-le, nom de Dieu, dis-le !
 
Soudain elle s’arrêta, passa la main sur son front en sueur et lâchant la femme qui tremblait de peur, courut à la table de la salle à manger, saisit une des carabines et se précipita vers la porte qu’elle ouvrit toute grande. Avant qu’aucun des hommes ait pu intervenir, elle était dans le jardin.
 

 
  On entendit claquer deux coups de feu que suivit une brève rafale. Un tirailleur porta la main à sa cuisse. Béatrice boula comme un lapin arrêté en pleine course et demeura étendue sur le gravier de l’allée.
 

 
  Les trois hommes sortirent, ramassèrent le corps inerte et le rapportèrent  dans la villa dont ils verrouillèrent la porte.


  Au bruit des détonations, un grand silence s’était abattu sur la foule, comme si elles avaient mis fin brutalement à une longue, très longue histoire dont chacun se demandait quel serait le dénouement. Même le tam-tam s’était tu.
 

 
  -Qu’est ce qui se passe? demanda une voix de femme.
 

 
  -C’est un toubab ou une toubabesse qui a été tué, dit Aby la rieuse.
 

 
  -La pauvre ! dit une voix.
 

 
Comme la foule s’écoulait lentement dans la nuit maintenant tout à fait tombée, Lahbib entendit quelqu’un chanter à ses côtés. C’était la Légende de Goumba, la vieille complainte de Maïmouna l’aveugle:
 

 
Pendant des soleils et des soleils,
 
Le combat dura.
 
Goumba, sans haine, transperçait ses ennemis.
 
Il était tout de sang couvert.
 
Mais heureux est celui qui combat sans haine.
 

 
Marseille, octobre 1957- février 1959.”