Chronique

Chronique littéraire de Jean-Claude Kangomba - source: CEC -

Fruit d'une résidence d'écriture au Rwanda, initiée par le festival Fest'Africa, ce livre est une mosaïque de témoignages sur le génocide rwandais : réflexions de l'auteur, récits de vie, contes…. Dans une sorte de persévérance obstinée, Véronique Tadjo tente de comprendre l'horreur qui s'est abattue sur le Rwanda. Au fil de ces cent trente pages, qui ne manquent ni de poésie ni de finesse, l'auteur confie tour à tour la parole aux victimes et aux bourreaux ; des êtres qui, finalement, passent pour monsieur et madame tout le monde. Sans parler des enfants criminels. Au bout du voyage de Véronique Tadjo demeure, massive et inaccessible, l'énormité du geste…

Dans le cadre du projet collectif "Rwanda : écrire par devoir de mémoire" initié par le festival Fest'Africa, Véronique Tadjo s'est rendue au Rwanda par deux fois pour être à l'écoute de l'histoire récente de ce pays, dans ce qu'il a vécu comme "Mal absolu".

Première surprise à Kigali, les traces du génocide se sont apparemment estompées : "de loin, la ville semble avoir tout oublié, tout digéré, tout ingurgité. Les rues sont pleines de monde. Le flot des voitures est permanent. Chacun veut se faire une place, tout recommencer". Mais l'horreur est intacte, attendant l'auteur à l'orée de la mémoire. Celle-ci s'apprivoise de trois manières : par la visite des sites dédiés au génocide, par le témoignage des protagonistes du conflit et par le parcours de l'histoire passionnante de ce minuscule territoire.

En ce qui concerne les sites, la plupart sont, de manière assez paradoxale, des lieux de culte (essentiellement catholiques). Ils égrènent la cruelle sécheresse de leurs chiffres macabres : Nyamata : 35 000 victimes. Ntamara : 5000 morts. Secteur de Kagarama : 20 000 morts. Et ainsi de suite.

Pour ce qui est des témoignages, ce sont les plus nombreux, répartis entre ceux des victimes, ceux des bourreaux et ceux des absents. Ainsi cette histoire étonnante qui se raconte à Kigali : une veuve, qui a vu un voisin tuer son fils pendant le génocide, se retrouve amante de ce dernier. En effet, infirmier de son état et pris de compassion, il s'est consacré avec dévouement aux soins de sa voisine, probablement malade de sida, à la suite de nombreux viols subis pendant les journées de l'horreur. De cette compassion est né l'amour. Lorsque les gens reprochent cette "trahison" à la veuve, sa réplique est cinglante : "Qui sait si je ne suis pas atteinte de sida ? Cet homme partage le sida avec moi. Qui d'entre vous aurait fait de même ?" (p. 49).

Les récits, aussi insoutenables que celui-ci, sont légion. Tel est également le drame de cette jeune zaïroise "qui ressemblait à une tutsie" (p. 100). Ayant perdu son mari et son unique enfant, elle est régulièrement violée, jusqu'à ce qu'elle parvienne à retourner dans son pays… Ailleurs, c'est un Belge vivant maritalement avec une rwandaise (et de qui il a des enfants) qui témoigne. Peu avant le début de l'horreur, Karl (p. 83) était retourné en Belgique, seul, pour un congé de reconstitution. A son retour, il retrouve sa famille intacte, mais pas tout à fait. Sa femme évite soigneusement son contact. Violée plusieurs fois, elle se refuse à le contaminer…

Quant au discours des bourreaux, il est le même partout, réussissant le tour de force de ramener l'horreur à une suite méthodique d'actes quasiment banals : "Il fallait faire vite, frapper sans savoir vraiment, faire tout en même temps ; couper, frapper avec une machette, un gourdin, une barre de fer, une pioche. Tu frappais, parfois tu ne prenais même pas le temps de regarder le sang gicler, à la hâte, le crâne fracassé, les cris qui n'atteignaient pas tes oreilles, mais seulement le bruit des coups de feu tout près et l'odeur forte de la mort qui enivrait les sens et qui prenait tout ce qui avait fait ta vie auparavant" (p. 117).

Tel est l'horrible aboutissement d'une folie ethnicide qui a métamorphosé des enfants de huit ans en criminels, ivres de sang versé. L'auteur a le cœur déchiré quand elle évoque la jeunesse : "Enfants du génocide, ils sont la blessure qui pourrait faire mourir encore une fois le pays (…). Ils sont les plaies ouvertes de la mémoire, le mal qui suppure" (p. 100).

Les prisons de ce petit pays de 7 millions d'habitants sont devenues les plus peuplées du monde, avec leurs 150 000 prisonniers. Il faudrait plus d'un siècle pour prononcer le jugement d'une telle masse de prévenus. Alors on puise dans la tradition avec la mise sur pied des gaciacia, cours de justice traditionnelles… L'hyperbole est, par excellence, la figure la plus prisée de la tragédie rwandaise.

Au beau milieu de ces terribles récits de vie l'on découvre, pareille à une halte dans la folie des hommes, un conte : "La colère des morts" (p. 53). Le livre se referme sur un inventaire : celui des fameux "Dix commandements des bahutus", diffusé par le Hutu power. Profession de foi ethnique et recueil de recettes anti-tutsi, il jouera un rôle d'incitation non négligeable dans toutes les couches des hordes génocidaires. Et la conclusion de l'auteur tombe comme un couperet : "Je ne suis pas guérie du Rwanda. On n'exorcise pas le Rwanda" (p. 135).

Véronique Tadjo est née à Paris en 1955, mais a grandi dans les quartiers d'Abidjan, la capitale de la Côte d'Ivoire, pays dont son père est originaire. Elle a enseigné à l'université d'Abidjan, a vécu dans plusieurs pays d'Afrique (dont l'Afrique du Sud) avant de s'installer à Londres, où elle se consacre exclusivement à l'écriture.

Son œuvre, déjà abondante, comprend des recueils des poèmes, des romans et toute une série de publications à l'attention de la jeunesse, secteur indigent de la littérature africaine. Son voyage au Rwanda fait suite à d'autres voyages dans plusieurs contrées d'Afrique où l'horreur de la guerre, de la famine ou des pandémies, a durement sévi. A ce propos, comme à propos de son métier d'écrivain, dans une interview accordée à planèteAfrique en 2003, elle dira : "On a beau penser qu’on va tirer des leçons des guerres, tout semble pareil. Les hommes ont une capacité énorme à oublier et à ne pas changer. Pour cette raison, la préservation de la mémoire reste pour moi un travail prioritaire de façon à ce que les générations suivantes puissent savoir ce qui s’est passé. Je m’intéresse à ce que nous avons retenu de l’histoire et j’essaie d’analyser cette histoire. Cela reste cependant un travail littéraire. Sur le plan personnel, je pense que ces séjours m’ont rendue plus alerte, plus à même de reconnaître les dérives et les dangers qui nous menacent".