Chronique

Chronique littéraire de Bernard Magnier - source: CEC -

En 1998, avec neuf autres créateurs africains, le romancier guinéen Tierno Monenembo participe à l’opération “Rwanda : écrire par devoir de mémoire”. Il s’agit, quatre ans après la tragédie, de se rendre sur les lieux du génocide et d’écrire à l’issue de cette “résidence” un livre-témoignage. La gageure est de taille et malgré les difficultés de la tache (“Comment écrire après le génocide rwandais ?”) plusieurs écrivains ont su trouver les mots pour vaincre l’indifférence et l’oubli. L’aîné des orphelins est le fruit de cette expérience.

A l’instar de ses compatriotes écrivains (Camara Laye, Alioum Fantouré, Williams Sassine, etc), c’est en exil que Tierno Monénembo a écrit et publié ses huit romans. Des pays où il a séjourné ou vécu, le romancier garde la trace et balise son parcours de romans inscrits dans les lieux qui l’ont vu passer. Si ses deux premiers romans, Les Crapauds-brousse (1979) et Les Écailles du ciel (1986), ainsi que Cinéma (1997), se passent en Guinée, tous les autres trouvent ancrage sur une terre lointaine : Un Rêve utile (1991) à Lyon, Un Attiéké pour Elgass (1993) parmi les exilés guinéens d’Abidjan, Pelourinho (1995) à Salvador de Bahia au Brésil, et Peuls (2004) est une épopée historique transfrontalière. Quant à L’aîné des orphelins, livre singulier dans sa production romanesque, il a donc pour cadre le Rwanda dans les années qui suivirent le génocide.

Redevable de l’exil et consubstantiellement liée au continent africain -tous ses personnages en viennent ou y reviennent- l’oeuvre de Tierno Monénembo se singularise par une indépendance créatrice qui ne s’embarrasse pas des attentes et dont il renouvelle la trame de livre en livre. Le romancier ne fait pas dans le consensuel et ne prétend donner aucune leçon ni délivrer de message politique ou moral : “L’engagement a déjà coûté trop de salive, d’encre, de sang et de fausses promesses. Je n’ai aucun modèle à proposer, aucune arme à donner. Mon rôle est d’émouvoir et d’inquiéter. Je crois que le rôle de la littérature est de nuancer et d’interroger partout où la politique se permet de trancher et de décider”.

Ses héros (le mot est bien impropre tant ceux-ci ne prétendent à aucune exemplarité : “Je n’aime pas les héros. Ils tirent vite, parlent vite et ont vite raison”) sont avant tout et surtout des solitaires qui ont en commun l’errance. Entre deux instants de vie, deux continents, deux douleurs, ils offrent, dans une narration souvent polyphonique, des destins individuels en proie au doute et au mal être, en quête d’une identité incertaine et fragile.

Tel est bien le cas de Faustin, le héros à la triste destinée de L’aîné des orphelins : “Je m’appelle Faustin, Faustin Nsenghimana. J’ai quinze ans. Je suis dans une cellule de la prison centrale de Kigali. J’attends d’être exécuté. Je vivais avec mes parents au village de Nyamata quand les avénements ont commencé. Quand je pense à cette époque-là, c’est toujours malgré moi. Mais chaque fois que cela m’arrive, je me dis que je venais d’avoir dix ans pour rien”. Adolescent de quinze ans rescapé d’une tuerie collective et lui-même meurtrier, Faustin, dans l’attente de son exécution va donc revivre le massacre de ses parents, la disparition de son frère et de sa sœur puis leurs retrouvailles et enfin, le viol de sa sœur et le meurtre du violeur. Muré dans le silence de l’oubli, cet antihéros d'une fable tragique parvient à libérer sa parole et plonge, avec quelques autres compagnons de dérive, au coeur de l’horreur dont le romancier restitue l’absolue inhumanité.

D’une extrême violence, ce roman livre des cris d’agonie parfois à la limite de l’insoutenable. Son héros, instable et incontrôlable, enfermé dans un désespoir radical, laisse paraître une blessure béante et la folie demeure son seul échappatoire existentiel. Ses réponses sont iconoclastes et subversives, misanthropes et nihilistes, à l’aune du proverbe rwandais mis en exergue tout de vérité abrupte et cynique : “La douleur d’autrui est supportable”.

Ainsi, L’aîné des orphelins (4) prend place aux côtés de la “chronique d’un génocide annoncé” du Sénégalais Boubacar Boris Diop, Murambi (1) et des “carnets de témoignages” du Djiboutien Abdourahman Waberi, Moisson de crânes (2) et de l’Ivoirienne Véronique Tadjo, L’ombre d’Imana (3). Sans délaisser les ingrédients qui font la force de sa littérature, humour, dérision, clins d'œil discret au lecteur, Tierno Monénembo nous renvoie une image des autres nous-mêmes, sans faux semblants, sans humanité feinte, sans compromis. Depuis les entrailles de l’une des plus grandes tragédies du XXè siècle, le romancier nous tend un aiguillon de mémoire et nous offre une émotion subversive, un miroir dérangeant.
(1) Stock, (2) Serpent à plumes, (3) Actes Sud, (4) tous les romans de T. Monenembo aux Editions du Seuil