Chronique

Une chronique de Yves Chemla - source CEC -

« Ce livre m’anéantit », écrit l’auteur sur son site. Il est vrai que sa lecture met également à mal, et on imagine sans peine qu’elle est allée en chercher la matière dans les replis les plus obscurs de sa conscience, et, ses mots le suggèrent, dans une histoire ancienne. Mot après mot, elle reconstitue l’archéologie de la monstruosité ordinaire, masse pâteuse en fusion, où l’on reconnaît sans peine la petitesse, le conformisme et les cruautés. En l’occurrence, c’est la parole prétendument virile qui en constitue la croûte acérée : ce magma ressemble à une gestation sans repos, continuée depuis un temps sans mémoire, tant les violences faites aux femmes hantent les imaginaires des hommes. C’est bien l’art de la romancière de concentrer le regard et l’écoute sur un personnage à la fois si improbable et si proche de certains de ces êtres que l’on croise et que l’on souhaiterait n’avoir jamais rencontrés, d’y concentrer les traits les plus repoussants de la condition masculine – et paternelle - et de lui conférer un caractère universel, transfigurant la chambre étroite dans lequel il est confiné, en une de ces oubliettes malodorantes où est tapi, dans le noir et l’humide, un motif de reconnaissance universelle. C’est une poche de fiel qui crève, et c’est cette perte qui donne à lire la beauté douloureuse de cette histoire, qui est d’abord celle des femmes qui ont été éclaboussées par les mots infâmes, et les violences domestiques, toujours vulgaires. Le roman d’Ananda Devi luit de cette beauté qu’ont les visages réduits au silence par la folie masculine, mais dont les espaces intérieurs sont balayés d’émotions que les mots, même insuffisants, parviennent quand même à repeupler. Tout l’art est ici, dans les interstices du trop plein de langage et du silence accusateur, contre lequel il est en vérité peu de recours, sinon la saturation informe et la relance désespérée dans le bavardage.

Dans une maison de Curepipe, à Maurice, le vieux docteur va mourir. Il a exigé de venir finir sa vie chez sa fille Kitty. Car l’homme est autoritaire. Dans son monologue et dans les échanges avec Kitty et sa petite-fille Malika, il bégaie la trame de ce qui a constitué son existence. Le ton est très vite donné : à la porte de la chambre, les deux femmes chuchotent des secrets « qui les engrossent de flatulences », semble-t-il éructer intérieurement. Quand Malika s’approche de lui, l’échange est vif : « tu as fini par te rendre compte que je n’allais pas te mordre ? Non, répond-elle, je constate que le cancer n’a toujours pas eu raison de ta méchanceté ». Le lecteur sait très vite à quoi s’en tenir de la teneur de cet affrontement. Ou du moins le croit-il, puisque les mots vont alors danser un ballet subtil de postes et ripostes, et que dans la parole de celui qui se gausse d’avoir été considéré comme le « Dokter Dieu », c’est tout le dire fielleux qui va se répandre, mais qui aussi va se retourner contre lui-même. Étonnant paradoxe que cette parole qui se présente comme apologie de soi, et qui se retourne en fait comme une peau de lapin, disposant en pleine lumière les failles et les blessures infligées aux autres comme les siennes propres, sanglantes du mal qui a été infligé tout au long de l’existence. L’enjeu est de taille : « j’aimerais que tu me parles de ma mère » exige Kitty. L’histoire va se dérouler, avec peine, des retournements, des faux semblants, et surtout de fausses réticences. Un sari vert, sari de fête, sari joyeux portée autrefois par une femme martyrisée sera le guide: il faut parvenir au cœur du labyrinthe, mais aussi – surtout – parvenir à en sortir.

Pourtant, l’histoire avait commencé comme un combat réussi contre la misère, mené par le jeune homme, appuyé par sa mère, qui n’en verra pas la conquête. Mais en même temps, quelque chose déraille, une histoire longue, faite de préjugés, et de mépris : « nous sommes

de bonne souche indienne », affirme-t-il d’emblée pour récuser tout soupçon de métissage. Tout au long du monologue intérieur de ce Dokter, se donne à entendre la dépréciation des autres : les femmes, les Noirs, les crétines, les gentils. C’est la première césure, largement ouverte par le souci de la distinction, à partir de laquelle toutes les autres vont béer. La distinction a pour revers la mésestime de soi, qui se manifeste comme ces larmes qui coulent dans le secret. Le problème, chez le Dokter, c’est que ces larmes de rage qui auraient pu quelque peu l’humaniser, deviennent des poignards acérés plongés dans l’intimité des autres.

Au premier rang, il y a une jeune femme, sa femme, dont la conquête et l’appropriation ont déjà été le faire valoir de cette distinction. Dès le lendemain de la nuit de noce, le signe de la possession est inversé. Le désir énoncé par l’autre n’est plus assimilé qu’à une rouerie. Telle est du moins la dépréciation de la séduction tentée par la jeune épousée. La mécanique implacable de la violence domestique est alors réduite dans les mots du Dokter à une précaution prise contre cette séduction, plus largement toute appétence de la vie. Le visage sinistre désigne la jubilation comme une manigance de sorcière, le mufle de la bête folle, et qu’il faut retrancher de la communauté des hommes. Tout le roman est rythmé par l’évocation et le récit d’amputations. Le docteur n’est pas vraiment un médecin, mais une sorte de nettoyeur. C’est ainsi que le pouvoir fait front contre ce qui remet en cause les postures les plus archaïques, en tranchant, et en se retranchant dans un pâle hédonisme de parvenu. Pour le Dokter, il se réduit à ses verres de chivas vespéraux, à une ivrognerie de bon aloi, pur signe d’une réussite fondée sur la perversion. Ce qui se dit, encore en creux, c’est enfin l’incapacité radicale à entrer dans le flux des changements, et à ne s’approprier que les signes les plus vulgaires de la modernité. La distinction s’effondre alors dans la liquéfaction tropicale contre laquelle il ne résiste plus : porridge infâme et défécation incontrôlable. Il finit ses jours dans la « fosse sceptique » de son propre délire.

Mais il a enfin parlé, et fille et petite-fille ont répondu. C’est sans doute l’événement réellement essentiel du roman : que la parole parvienne à se dénouer, malgré les résistances mesquines et que soit récitées, par son assassin même, les stations éprouvées par la mère, morte à vingt ans. C’est sans aucun doute une très grande réussite, certes éprouvante, que de parvenir à en réunir les linéaments, car il n’est jamais simple de raconter l’évidence du mal, et de dire le mal. Ananda Devi répond à une interrogation radicale sur la condition féminine et le façonnement de celle-ci par les pseudo morales, et les échardes de l’histoire, qui façonnent l’Île Maurice, mais pas seulement. La parole du bavard, saturée, provocatrice et volontiers amorale au regard de nos modernités, semble ainsi s’imposer au lecteur, notamment dans la description de la jouissance sans cesse évoquée par le Dokter, de son pouvoir sur les autres, malgré quelques remises en causes, partielles il est vrai, et qu’il parvient à retourner contre les autres. Il construit ainsi une identité excessive, qu’il exhibe, tout en s’absentant d’une véritable interlocution. C’est bien cela le discours autoritaire : quelqu’un qui parle seul, et qui est le seul à parler. Ce bavard ne se regarde pas souvent dans un miroir, et il oublie qu’à force de regarder les autres, il est lui aussi regardé, et que la violence qu’il fait aux mots est devenue sans objet. C’est là sa faille. Et celles qui le regardent n’ont plus au centre de l’œil cette taie qui est la forme que prend la peur. Les mots ont un sens désormais : « Il n’y a qu’un nom pour la violence, Père (…). C’est la violence ».