Chronique

Une chronique de Jean-Claude Kangomba - source CEC -

Sous ce titre surprenant, l'auteur nous propose un essai regroupant 12 réflexions, qui peuvent toutes se ramener à la problématique de l'identité du Noir, en particulier celui qui habite en France métropolitaine et qui, très souvent, a fait de ce territoire sa première ou sa seconde patrie.

Réflexions d'un écrivain, on le voit d'abord à cette manière particulière de désigner les chapitres avec des titres d'autres ouvrages (souvent des romans). On sait qu'Alain Mabanckou est coutumier d'une telle intertextualité, qu'il avait déjà mise en route dans ses fictions "Verre cassé" et "Mémoires de porc-épic". L'auteur utilise ces titres comme rampes thématiques vers une série de problématiques liées à la place du Noir dans un monde globalisé, tel qu'on peut l'observer aujourd'hui. Dans le même élan, la situation de l'écrivain africain est abordée, en rapport avec  son lieu de résidence, le choix de la langue d'expression et le (lourd ?) héritage de la Négritude.

Dans la première réflexion (la plus dense à nos yeux), l'auteur s'adresse à son fils Boris pour le mettre en garde contre les dérives d'une tendance intellectuelle "qui pousse certains Africains à expliquer les malheurs du continent noir –tous ses malheurs- à travers le prisme de la rencontre avec l'Europe". C'est cette dérive que l'auteur nomme "le sanglot de l'homme noir", parodiant ainsi le titre de Pascal Bruckner, "Le Sanglot de l'homme blanc", ouvrage dans lequel ce dernier fustige le sentiment de culpabilité des Blancs face à l'aventure coloniale et à ses multiples conséquences. Et l'auteur de conclure : "Il manque aux Noirs vivant en France, voire en Europe, étrangers les uns à l'égard des autres, une prise de conscience fondée sur une autre logique que celle de la couleur de peau et de l'appartenance à un même continent ou à la diaspora  noire. Cette prise de conscience, les Noirs américains l'ont développée tout au long de leur histoire tumultueuse".

Quant à la réflexion suivante, elle aborde les modalités de la rencontre entre l'Occident et l'Afrique, et la cohabitation problématique qui s'en est suivi, notamment à travers un prisme croisé de préjugés et de malentendus. En ce sens, écrit Mabanckou, "il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est le Blanc qui a inventé le Noir, et que, partant, le Noir a été contraint de définir le Blanc avec le vocabulaire de celui-ci, souvent de façon caricaturale puisque la seule image qu'il en avait provenait d'une rencontre tumultueuse marquée par la ruse, l'invasion, la conquête, la captivité et la domination". En ce qui concerne, plus particulièrement, les Noirs de France, "le défi consiste plutôt à rapporter de [leurs] différentes "appartenances" ce qui pourrait édifier positivement un destin commun et assumé".

Dans le reste des textes, l'auteur s'attèle à présenter une nouvelle version de la Négritude qui vise, entre autres, à conscientiser les Noirs pour qu'ils ne se réfugient pas continuellement dans un passé lointain et dans un âge d'or qui n'a peut-être jamais existé, comme l'a si bien montré le Malien Yambo Ouologuem dans son célèbre roman "Devoir de violence". D'où l'importance du conseil que Mabanckou donne à son fils Boris dès le départ, et qui est la voie suggérée pour tous les Noirs, face aux exigences du monde contemporain : ""Pour toi, mon fils, il s'agit de comprendre ce que cette "primauté" pourrait t'apporter, en quoi il est dangereux  de t'en contenter, puisqu'il te faut agir sur le présent, te soucier de ton avenir et de celui de la descendance que tu auras".

En réalité, la vraie solution que Mabanckou propose est celle de son propre itinéraire. De là vient toute l'ambiguïté que semble véhiculer son ouvrage. Dans toutes les problématiques évoquées et à travers de nombreuses anecdotes, Mabanckou revient constamment à cet "écrivain français, né au Congo-Brazzaville et qui enseigne la littérature francophone en Amérique". Puisque cette voie semble avoir réussi à Mabanckou, la vraie question pour lui, en ce qui concerne les écrivains Africains, n'est donc pas "d'écrire sans la France", comme le suggère le Camerounais Patrice Nganang, ou encore "d'affirmer" dans chaque publication son "africanité", comme le conseille le Sénégalais Boubacar Boris Diop.

L'ambiguïté de cette solution réside, nous semble-t-il, dans le fait qu'un itinéraire individuel –si brillant soit-il- ne peut apporter de solutions, en tous points, à une problématique collective. Par ailleurs, l'entreprise coloniale -on ne le dira jamais assez-, par de-là les slogans civilisateurs, a été une tentative extrêmement violente de déconstruction identitaire et de spoliation matérielle. Les conséquences n'ont jamais cessé de se faire sentir en Afrique et ailleurs, par-delà les désastres politiques et économiques dont les Africains eux-mêmes peuvent, certes, être comptables. Par conséquent, une chose est d'arrêter "le sanglot", une autre est de balayer d'un revers de main les conséquences multiformes du fait colonial. En d'autres termes, il ne faut pas confondre aliénation culturelle d'une part (contre laquelle l'Afrique doit, évidemment, continuer à lutter), et métissage des cultures, d'autre part (qui, comme Senghor l'a bien vu, est une des voies du futur pour l'Afrique).

Pris comme un témoignage personnel, engagé et critique, cet essai présente un intérêt indéniable par la sincérité du ton et par les questions cruciales qu'il pose. Sa facture polémique ne doit donc pas occulter la nécessité d'une prise en charge effective de leur destin par les Africains eux-mêmes, malgré un contexte structurel difficile. Par ailleurs, décrier continuellement la francophonie en Afrique, sans mise en place d'une politique efficace de préservation et de promotion des langues africaines (en ce compris l'édition et la diffusion du livre) est une attitude pour le moins hypocrite et irresponsable. Après tout, comme le dit si bien Mabanckou, il s'agit d'abord de littérature, c'est-à-dire, de la forme concrète à donner à un imaginaire individuel. Une question de talent donc, avant celle du choix de la langue et celle des champs thématiques.